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Négriers aux Îles Marquises : cognac, opium et petite vérole Version imprimable Suggérer par mail
Ecrit par Rafiq   
04-06-2007
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Négriers aux Îles Marquises : cognac, opium et petite vérole
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NÉgriers aux Îles Marquises
Cognac, opium et petite vÉrole

Patrick Chastel, lycÉe Saint-Joseph

Pour la première fois, la France a célébré le 10 mai 2007 la Journée nationale de l’esclavage et de la traite négrière. Une Journée du souvenir qui s’est enfin déroulée plus de cent cinquante ans après la signature du décret d’abolition de 1848, cinq ans après la loi Taubira de 2001 qui reconnaît à la traite esclavagiste le caractère de crime contre l’humanité et un an après que Jacques Chirac ait présenté, en 2005, les excuses de la nation aux descendants des victimes de cette terrible déportation de masse.

Mais, si les spécialistes s’accordent à parler de la traite « atlantique » organisée par les grandes nations européennes entre les deux continents, de la traite dite « orientale » mise en place dans toute l’Afrique noire par les musulmans d’origine arabe et, enfin, de la traite africaine, une traite « intérieure » pratiquée par les Africains eux-mêmes, on oublie souvent que cet odieux commerce humain s’est également développé dans le Pacifique et qu’il y a provoqué des conséquences dramatiques, en particulier aux îles Marquises.

 

Si on se réfère aux méticuleux et passionnants travaux de Henry E. Maude (1) qui pendant plus de vingt ans a fouillé les archives diplomatiques, missionnaires, maritimes et coloniales de tous les pays de la région, on constate que du milieu de l’année 1862 jusqu’au mois d’avril 1863, en à peine une année donc, pas moins de trente-trois bateaux vont impunément « se servir » dans cinquante-cinq îles du Pacifique oriental n’épargnant aucun archipel habité, à l’exception de celui des îles Hawaii. On dénombre ainsi un total de 3 483 personnes qui seront enlevées, une perte de population allant de 24 % à 79 % dans certaines îles et des sociétés insulaires  qui se retrouveront obligatoirement menacées de disparition.
L’origine de ce drame tient, au départ, dans le simple fait que le gouvernement péruvien, harcelé par les grands propriétaires terriens manquant de main-d’œuvre agricole, prendra la terrible décision d’autoriser le recrutement d’îliens du Pacifique qui seront, on s’en doute, pudiquement dénommés « colons » dans les documents officiels.
Cette infâme traite n’ira pas au-delà de l’année 1863 car, terrifiante ironie de l’histoire, l’effrayante mortalité de ces Polynésiens en captivité fera réaliser aux employeurs qu’ils perdent plus d’argent qu’ils n’en gagnent en utilisant cette force de travail expatriée, ce qui les poussera à cesser purement et simplement  ce trafic.
Mais, comme on le verra, ce commerce va avoir, malgré tout, de terribles conséquences, en particulier pour deux des îles Marquises, Nuku Hiva et Ua Pou.

L’un des premiers navires en recherche de recrutement, une sorte de mission exploratoire, fut l’Adelante qui fit escale dans la baie de Puamau à Hiva Oa puis, du 10 au 13 juillet 1862, à Hatiheu sur l’île de Nuku Hiva où cinq marquisiens furent embauchés comme équipage d’une chaloupe.
Le bateau suivant qui quitta le port de Callao au Pérou, le Jorge Zahara, s’arrêta à Hatiheu pour ramener l’équipage de la chaloupe de l’Adelante et embaucher cinq autres hommes pour ses propres chaloupes.
Puis, ce fut le Manuelita Costas qui mouilla à Puamau le 17 octobre 1862 avant de rejoindre Hatiheu où cinq marquisiens se joignirent à l'équipage.
Le premier bateau à réellement tenter de recruter des indigènes aux îles Marquises fut le trois-mâts barque chilien, Eliza Mason, qui arriva à Hiva Oa le 27 octobre de la même année, après un voyage d’une durée de 24 jours depuis Callao. Ne réussissant à recruter aucun insulaire, le capitaine Sasuategui donna l’ordre de rallier Fatu Hiva où l'ancre tomba dans la baie d'Omoa. Après un nouvel échec, malgré les propositions faites au chef de la vallée, le navire fit voile en direction de l’île de Pâques. 

Les îles Marquises réussissent donc, au début de l’année 1862, à être relativement épargnées par l’immonde trafic qui s’installe progressivement dans le Pacifique oriental mais, pourtant, le pire reste à venir.
Le 22 novembre 1862, la frégate de trois-mâts l’Empresa appareille du port de Callao sous le commandement du capitaine Henry Detert.
Celui-ci avait reçu des instructions explicites du propriétaire péruvien, Don Francesco Carnavare, de recruter des immigrants dans les îles de Polynésie. Ayant été mis en garde par M. Edmond de Lesseps, diplomate français en poste à Lima, Don Carnavare avait ajouté que des précautions particulières devaient être prises lors du recrutement dans les territoires français du Pacifique. Pour ce voyage, le navire avait été affrété par le docteur Inglehart qui embarqua en tant que médecin mais également pour surveiller le bon déroulement des opérations.

L'Empresa jeta l'ancre dans la Baie du Contrôleur, celle de la vallée de Taipivai, à Nuku Hiva le 17 décembre. Par sécurité, la frégate battait pavillon anglais. Les premiers échanges furent amicaux, mais comme personne ne se laissait recruter, le capitaine proposa, le jour suivant, de capturer les 200 insulaires environ qui étaient montés à bord. Cela provoqua une querelle entre, d'une part, le subrécargue et l'agent de l’immigration qui insistaient pour que le recrutement restât volontaire et, d'autre part, le capitaine et le médecin qui préconisaient l'utilisation de la supercherie et de la force pour arriver aux 300 ou 400 recrues recherchées.
Un représentant des autorités françaises basées à Taiohae monta, le lendemain, à bord pour s’informer de la raison de la présence de ce navire étranger dans les eaux marquisiennes. Le capitaine refusa de répondre déclarant qu'il ne reconnaissait pas l'autorité française sur les îles Marquises. A la suite de cette réaction, qui fut qualifiée « d’insolente fanfaronnade », les insulaires furent mis en garde et cessèrent pratiquement de rendre visite au navire.
Vu la situation, le capitaine donna alors l’ordre de relever l'ancre pour rejoindre l’île de Ua Pou où le navire arriva le 21 décembre.
Là, un « beachcomber », un « écumeur de grève » du nom de Henry James Nichols, grimpa à bord afin de s'enquérir de la raison du séjour de ce navire dans l’archipel. Le capitaine n’hésita pas à faire une offre alléchante à Nichols : une somme de 2 à 10 piastres par tête pour tous les travailleurs qu'il pourrait fournir ainsi que le transport pour lui-même et sa famille jusqu'à Callao suivi d’une aide pour s'établir dans les affaires au Pérou. Si Nichols acceptait de travailler avec eux, son avenir serait assuré et, comme de nombreux voyages de recrutement étaient prévus, il pourrait même devenir, sur place, leur agent recruteur permanent.
L’affaire ne fut pas conclue, le « beachcomber » préférant poursuivre sa vie sur le rivage de Ua Pou en compagnie de sa femme marquisienne.
Il n’empêche que plusieurs insulaires, environ quatre-vingt, montèrent à bord suite à de larges promesses de nourriture et de boisson. Lors de cette visite, le médecin du bord réussit à attirer huit ou neuf femmes dans sa cabine où il n’hésita pas à les enfermer. Sur le pont, le capitaine, un pistolet à la main et avec l’aide d’une partie de l’équipage, tenta de forcer les Marquisiens à descendre dans l’entrepont. Les femmes comme les hommes sautèrent sans état d’âme par-dessus le bastingage mais six guerriers furent malgré tout capturés.
Parmi les boissons distribuées se trouvait une mixture de cognac et d'opium dont le but était évidemment de droguer les insulaires mais la proportion d'opium s'avéra insuffisante et de nombreux marquisiens, qui en avaient bu, réussirent quand même à s'enfuir.



Dernière mise à jour : ( 14-05-2009 )
 
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